CLARITY Act : les États-Unis bannissent le yield des stablecoins, Circle décroche de 20 %
Points clés
- Le 20 mars 2026, les sénateurs Tillis (R-NC) et Alsobrooks (D-MD) actent un compromis interdisant toute rémunération passive sur stablecoins, approuvé par la Maison-Blanche.
- L’action Circle (CRCL) a plongé de 20 % le 24 mars 2026, pire séance depuis son introduction en bourse.
- Les récompenses liées à l’activité (paiements, transferts) restent autorisées ; seul le rendement « au repos » est visé.
- RLUSD (Ripple), conçu sans yield depuis l’origine, profite mécaniquement du virage.
Le 20 mars 2026, un accord bipartisan au Sénat américain a scellé un compromis structurant pour le marché des stablecoins : le CLARITY Act interdit désormais tout rendement passif sur les balances en stablecoins, tout en préservant les récompenses liées à l’usage. Trois jours plus tard, le cours de Circle (CRCL), émetteur d’USDC, s’effondrait de 20 % en une séance.
Les faits : le texte et son périmètre
Le Clarity for Payment Stablecoins Act — communément appelé CLARITY Act — est le successeur législatif du GENIUS Act adopté à l’été 2025. Dans sa version du 20 mars 2026, le texte introduit deux catégories d’incitation.
Les rémunérations passives — ce que le projet appelle tout revenu « economically equivalent to interest » — sont prohibées pour les détenteurs finaux de stablecoins de paiement. Les rémunérations actives, c’est-à-dire liées à une utilisation documentée (paiement d’un bien, règlement, transfert inter-entreprises, staking collatéralisé), restent permises.
Le calendrier prévoit une entrée en vigueur progressive : publication du règlement d’application par l’OCC (Office of the Comptroller of the Currency) à la suite de la période de consultation de 60 jours qui se termine fin avril 2026, puis mise en conformité obligatoire à 180 jours pour les émetteurs enregistrés sur le territoire américain, selon le tracker publié par Latham & Watkins.
La marche arrière suivie par certains législateurs s’explique par la pression du banking caucus. Un rapport du Council of Economic Advisers (CEA) de la Maison-Blanche, publié le 18 mars, jugeait pourtant le risque systémique « limité ». Les banques régionales, emmenées par l’American Bankers Association, ont obtenu gain de cause sur le principe du level playing field : pas de rendement sur stablecoin si les comptes courants bancaires n’en servent pas.
Décryptage : qui perd, qui gagne ?
Le modèle économique de Circle reposait en grande partie sur l’arbitrage float. L’émetteur de l’USDC place les réserves (Treasuries courts, cash en banque centrale) et génère un revenu de 4,2 % à 4,5 % annualisés. Une partie était redistribuée à Coinbase, qui finançait en retour un programme de récompenses à 4 % pour les utilisateurs stockant de l’USDC sur la plateforme. Ce programme représentait, selon les derniers filings, un tiers du coût d’acquisition client chez Coinbase.
Le CLARITY Act coupe ce circuit. Le marché a rapidement sanctionné : le cours CRCL a perdu 20 % en une séance le 24 mars, signant sa pire journée depuis la cotation, tandis que COIN (Coinbase) perdait 9 % selon CoinDesk.
Les émetteurs de stablecoins adossés à un modèle payment-only sont au contraire avantagés. RLUSD de Ripple, dont la thèse de croissance repose sur les paiements internationaux et les accords de distribution avec Deutsche Bank et SBI Japan, atteint désormais 1,56 milliard de dollars de capitalisation. Son modèle n’intègre aucun yield à destination du détenteur final, ce qui en fait un candidat naturel pour capter les volumes sortants d’USDC.
Les banques traditionnelles se positionnent également. JPMorgan (via JPM Coin) et Société Générale (via EUR CoinVertible) travaillent à des stablecoins tokenized deposits destinés aux clients institutionnels, adossés à l’infrastructure bancaire réglementée.
Qui est concerné concrètement
Les utilisateurs particuliers perdent la rémunération « sans risque » de 4 % offerte par certaines plateformes sur leurs soldes en USDC. À titre d’exemple, 10 000 dollars laissés sur Coinbase généraient 400 dollars par an — revenu désormais appelé à disparaître sur le territoire américain.
Les exchanges centralisés (Coinbase, Kraken) devront restructurer leurs programmes. Deux pistes explorées : conditionner les récompenses à des actions (nombre de trades, volume déposé), ou migrer vers un système d’abonnement premium type « Coinbase One ».
Les émetteurs offshore (Tether, basé aux Bahamas) ne sont pas directement visés mais devront adapter leurs programmes de distribution pour les contreparties américaines. Les brokers US sont contraints de faire disparaître toute référence à un yield dans la documentation commerciale.
Les DeFi — Aave, Morpho, Compound — restent autorisés à générer du rendement sur stablecoins via prêt collatéralisé, considéré comme une activité et non un yield passif. C’est l’interprétation dominante des avocats de Davis Polk et Cleary Gottlieb dans leurs notes clients publiées fin mars.
Analyse contradictoire : efficacité ou protectionnisme ?
Les partisans du texte avancent trois arguments : la protection des déposants bancaires (risque de run sur les banques régionales si les stablecoins rémunérés devenaient un substitut cash), l’égalité concurrentielle, et la prévention d’une financiarisation rampante de monnaies pegged.
Les opposants — CoinCenter, le think-tank DLT Science Foundation et les fellows du Mercatus Center — dénoncent un protectionnisme bancaire déguisé. Le rapport CEA de la Maison-Blanche avait justement conclu que l’effet de substitution était marginal : les stablecoins servent principalement à des fins de règlement, non de placement. L’interdiction reviendrait, selon eux, à sacrifier 120 000 emplois fintech projetés d’ici 2028 pour préserver la marge nette des banques régionales.
Jake Chervinsky (Variant Fund), dans un thread publié le 25 mars, souligne que « le texte risque de déplacer l’innovation vers Singapour, Dubaï et Hong Kong, où les stablecoins rémunérés seront autorisés dès 2027 ».
Plongée dans le modèle d’affaires de Circle
Comprendre l’impact du CLARITY Act suppose de comprendre comment Circle gagne de l’argent. L’entreprise, cotée au NYSE depuis avril 2025, vit essentiellement de la gestion de ses réserves. Au 31 décembre 2025, les dépôts couvrant USDC étaient répartis entre BlackRock Circle Reserve Fund (environ 80 % en T-Bills à courte échéance) et comptes à vue en banques globales (20 %).
Sur une base de 77 milliards de dollars d’USDC en circulation, un rendement de 4,3 % produit 3,3 milliards de dollars de revenus annuels. Après coûts de distribution (principal poste : partage avec Coinbase estimé à 1,2 milliard de dollars en 2025), frais d’exploitation et compliance, la marge nette s’établissait à 570 millions selon le dernier 10-K. La formule ressemble à celle d’un fonds monétaire institutionnel, avec le risque crypto en moins et la volatilité comportementale en plus.
Le CLARITY Act affecte deux variables de ce modèle. D’abord le partage avec Coinbase : si l’exchange ne peut plus offrir 4 % aux utilisateurs, il réduira mécaniquement ce qu’il paie à Circle pour accéder aux réserves. Selon les estimations de Davis Polk, la rémunération contractuelle pourrait tomber de 50 % à 25-30 % des revenus de réserves. Ensuite, la base d’USDC elle-même pourrait reculer, les utilisateurs migrant vers les émetteurs offshore ou les protocoles DeFi non visés.
Scénarios chiffrés de Moody’s (note du 29 mars) : recul de 12 à 18 milliards de dollars d’USDC sur dix-huit mois, concentration accrue chez les market makers institutionnels, et baisse de marge de 30 à 45 % pour Circle. L’agence maintient néanmoins la note B1 sur Circle Corp, considérant l’entreprise résiliente à moyen terme.
La bataille des lobbies : qui a poussé ce texte ?
Pour comprendre la dynamique politique, il faut remonter à l’été 2025. Après l’adoption du GENIUS Act, les banques communautaires ont constaté un phénomène inattendu : environ 300 milliards de dollars de dépôts traditionnels avaient migré vers des stablecoins en six mois. Les community banks, dont le bilan dépasse rarement 10 milliards d’actifs, ont porté la charge devant le Congrès.
L’American Bankers Association (ABA) et l’Independent Community Bankers of America (ICBA) ont financé une campagne de lobby estimée à 38 millions de dollars au quatrième trimestre 2025 selon OpenSecrets. Leurs cibles : les membres du Senate Banking Committee de l’Oklahoma, du Tennessee et de la Virginie, États où les banques régionales pèsent le plus dans le PIB local.
Face à eux, la Blockchain Association et le Crypto Council for Innovation ont mobilisé 21 millions. Moins massif, mais avec l’avantage narratif du Council of Economic Advisers, dont le rapport de mars 2026 validait plusieurs thèses crypto-friendly. La décision de compromis — interdire le yield passif mais autoriser le yield actif — reflète cet équilibre des forces : les banques obtiennent la fermeture du canal principal, le secteur crypto préserve la DeFi et les programmes de récompense liés à l’usage.
Comparaison internationale : MiCA, Hong Kong, Singapour
Les États-Unis adoptent ici une posture plus restrictive que le reste des grandes juridictions. En Europe, MiCA classe les stablecoins en deux catégories (ART pour les asset-referenced tokens et EMT pour les e-money tokens) sans interdire la rémunération, à condition que l’émetteur détienne une licence EMI et respecte un ratio de fonds propres. Les EMT peuvent être rémunérés, ce qui laisse une fenêtre pour des modèles hybrides.
À Hong Kong, l’ordonnance Stablecoins Bill de 2025 autorise explicitement les programmes de récompense, tant qu’ils ne sont pas qualifiés de dépôt bancaire non licencié. La HKMA a publié en janvier 2026 des guidelines précisant que les récompenses activités-basées (paiements, cashback) et passives (rémunération de la balance) sont toutes deux permises, sous réserve de transparence sur la source des fonds.
Singapour via la MAS et les Émirats via la VARA suivent des approches similaires. Le résultat net pour les émetteurs US : incitation à délocaliser les activités de distribution consumer-facing à Dubaï ou Singapour, tout en gardant la production technique et la trésorerie aux États-Unis. Ce regulatory arbitrage est déjà amorcé : PayPal a annoncé le 5 avril l’ouverture d’un hub PYUSD à Singapour, officiellement pour desservir l’Asie-Pacifique.
FAQ
Puis-je encore gagner des intérêts sur mon USDC en Europe ?
Oui, en l’état. MiCA, opérationnel en Europe depuis le 30 décembre 2024, n’interdit pas la rémunération des stablecoins mais encadre les émetteurs (ART et EMT). Les plateformes européennes peuvent continuer à offrir du rendement sur USDC ou EURC, sous réserve de la classification du stablecoin et du respect des règles prudentielles.
Le CLARITY Act empêche-t-il les protocoles DeFi de rémunérer les dépôts ?
Non. Le yield généré via Aave, Morpho, Compound ou Pendle provient du prêt collatéralisé et non d’une distribution de revenus issus des réserves. Ces rendements sont qualifiés d’activity-based par la majorité des avocats consultés, et restent donc hors du champ du texte.
Quand la loi entre-t-elle en vigueur ?
Le vote final au Sénat est attendu avant la fin mai 2026. La publication du règlement d’application par l’OCC suivra en juin-juillet. La mise en conformité des émetteurs est exigée à 180 jours, soit autour de janvier 2027.
Calendrier à venir
Fin avril 2026 : clôture de la période de consultation OCC. Mai 2026 : vote final au Sénat. Janvier 2027 : conformité obligatoire. Nous suivons ce dossier dans nos archives : lire aussi les règles AML FinCEN et OFAC et USDC qui a dépassé USDT en volume.




