Quarante pour cent. C’est le chiffre qui obsède la place crypto cette semaine. Pendant dix ans, ce ratio a précédé tous les grands creux de Bitcoin — et pourtant, je crois qu’on raconte mal l’histoire qu’il porte aujourd’hui.
Points clés – Le « Supply in Loss » atteint 40 %, soit plus de huit millions de bitcoins détenus à perte sur les portefeuilles agrégés. – Lors des premiers cycles, il fallait que plus de 60 % de l’offre bascule en perte avant que le marché capitule véritablement. – Cette ligne structurelle s’est érodée vers 45-50 % : le seuil de douleur diminue à chaque cycle. – L’enjeu n’est pas de prédire un creux, mais de comprendre que Bitcoin se comporte désormais comme un actif mature. – Sortie possible : lire les indicateurs on-chain pour ce qu’ils sont — des thermomètres, jamais des oracles.
Le constat
Le 2 juin 2026, Bitcoin s’échange autour de 66 893 dollars, en recul de plus de 6 % sur 24 heures et de près de 15 % sur le mois. La saignée est lente, méthodique, presque administrative. Pas de panique spectaculaire. Pas de capitulation hurlante. Juste une érosion patiente du cours qui a fini par pousser un indicateur scruté par tous les analystes on-chain dans une zone particulière. Le « Supply in Loss », qui mesure la part de l’offre totale détenue par des wallets dont le prix d’entrée moyen est supérieur au cours actuel, vient de grimper à 40 %.
Selon un graphique consulté sur Coinglass, cela représente plus de huit millions de bitcoins achetés à un prix plus élevé que celui d’aujourd’hui. Huit millions d’unités en territoire défavorable. Huit millions de petites raisons, individuelles, de douter, de vendre, ou de tenir.
Et déjà, sur les fils des analystes, sur les newsletters spécialisées, dans les threads matinaux, la même musique remonte : le creux est là. L’indicateur qui a marqué tous les grands bottoms depuis 2014 viendrait de s’activer. Vraiment ?
La thèse
Je crois que cette lecture, séduisante, est une erreur de perspective. Non pas parce que le « Supply in Loss » à 40 % ne dit rien — il dit beaucoup. Mais parce qu’on continue de lire un indicateur de 2026 avec les grilles de 2018. Or, entre les deux, Bitcoin a changé de nature. La base de détenteurs s’est élargie, professionnalisée, institutionnalisée. Les seuils de douleur nécessaires pour purger le marché ont structurellement baissé. Le creux de marché n’est plus une apocalypse exigeant 60 % de portefeuilles ensanglantés : c’est désormais un événement plus discret, plus précoce, plus civilisé. Lire l’indicateur sans intégrer cette mutation, c’est confondre le thermomètre avec la maladie qu’il mesure.
L’érosion structurelle du seuil de douleur
L’observation est documentée. Lors des premiers cycles, ceux de 2014-2015 puis de 2018-2019, il fallait littéralement que plus de 60 % de l’offre totale bascule en perte pour que le marché atteigne sa « capitulation maximale ». Soixante pour cent. Un massacre statistique. Une fenêtre où la quasi-totalité des wallets actifs perdaient de l’argent en même temps, où les holders convaincus finissaient par lâcher, où les exchanges voyaient leurs flux entrants exploser.
Aujourd’hui, cette même ligne structurelle, celle qui marque l’extrémité du désespoir collectif, se situe désormais dans la zone des 45 à 50 %. Quinze points en moins. Quinze points qui racontent autre chose qu’un simple changement de moyenne : ils racontent un marché dont la composition a muté.
Pourquoi ? Parce que la base de détenteurs s’est élargie. Parce que les ETF spot, depuis 2024, immobilisent une part croissante de l’offre dans des portefeuilles institutionnels au coût d’entrée pondéré sur la durée. Parce que les whales, qui constituent une part disproportionnée du flottant, ont des seuils de tolérance plus élevés. Parce que les exchanges centralisés voient s’éroder leur part de marché au profit du self-custody, où les ventes paniques sont mécaniquement plus rares.
Conséquence : le marché n’a plus besoin de massacrer 60 % des portefeuilles pour purger les spéculateurs et créer une fenêtre d’accumulation. Le seuil de purge s’est déplacé. L’indicateur s’est recalibré, silencieusement, à mesure que Bitcoin grandissait.
Ce que 40 % nous dit vraiment
Que faut-il alors conclure de ce 40 % ? Pas grand-chose en soi. Beaucoup, en contexte.
En soi, 40 % n’est ni un sommet de stress ni un point de capitulation. C’est un état intermédiaire. Le marché est tendu, indéniablement — huit millions d’unités à perte, c’est davantage que la totalité de l’offre détenue en 2017. Mais comparé à la zone historique de « capitulation maximale », recalibrée entre 45 et 50 %, il reste de la place pour souffrir. Le creux n’est pas mécaniquement activé.
En contexte, c’est plus intéressant. Si Bitcoin poursuit sa consolidation actuelle, ou s’enfonce un peu plus — disons un retest de la zone des 60 000 dollars —, il est arithmétiquement probable que le « Supply in Loss » se hisse vers ces 45-48 %. Et là, oui, le marché entrerait dans une fenêtre que les analystes on-chain considèrent comme historiquement favorable en termes de risque/rendement.
Mais attention au glissement sémantique : « favorable » ne signifie pas « garanti ». L’histoire des indicateurs on-chain est jonchée de signaux qui ont fonctionné jusqu’au jour où ils ont cessé de fonctionner. Le MVRV, le NUPL, le Puell Multiple — chacun a connu son moment de gloire, puis son moment de doute. Le « Supply in Loss » n’échappera pas à cette règle. Plus il devient consensuel, plus il devient inefficace, parce que le marché finit toujours par arbitrer ses propres signaux.
L’objection
On me répondra ceci : « Vous compliquez à plaisir un indicateur simple. Quand un signal a marqué tous les creux depuis dix ans, il faut savoir l’écouter, pas le déconstruire. »
L’objection est légitime, et je l’entends. Le track record du « Supply in Loss » est statistiquement remarquable : les zones historiques de pic de cet indicateur coïncident, à quelques semaines près, avec les bottoms de 2015, de 2018, de 2020 et de 2022. Quatre cycles, quatre confirmations. Ce n’est pas du hasard, je le concède sans réserve.
Mais je rappelle ceci : la cohérence statistique d’un indicateur ne dit rien de sa robustesse future. La régularité du passé peut être l’illusion qui précède le changement de régime. Et précisément, tous les signaux convergent pour dire que Bitcoin a changé de régime — adoption institutionnelle, flux ETF récurrents, intégration aux portefeuilles macro globaux. Dans ce nouveau régime, le seuil de purge se déplace, et il continuera de se déplacer.
Lire l’indicateur sans intégrer ce déplacement, c’est faire du backtesting naïf. Le marché récompense rarement la naïveté.
Ce qui est en jeu
L’enjeu, au fond, dépasse de loin la question du prochain creux de Bitcoin. Il touche à la manière dont l’industrie crypto continue de se raconter à elle-même.
Pendant dix ans, l’écosystème a vécu sur la promesse d’indicateurs on-chain qui révéleraient les vérités cachées que le marché traditionnel ignore. Le « Supply in Loss » à 40 % en est l’archétype : un signal pseudo-scientifique, statistiquement étayé, qui flatte le sentiment d’appartenance à une tribu informée. Mais à mesure que Bitcoin devient un actif macro, ces signaux perdent leur exclusivité. Ils sont intégrés, arbitrés, désactivés. Le glossaire on-chain que nous avons construit depuis dix ans est en train de se faire absorber par les modèles quantitatifs des desks institutionnels.
Continuer à publier des graphiques en affirmant « le creux approche, regardez l’indicateur » sans interroger la mutation du marché sous-jacent, c’est participer à un théâtre rassurant. Un théâtre qui produit des prédictions, qui génère du trafic, qui nourrit des newsletters. Mais qui n’aide pas vraiment à comprendre ce que Bitcoin est en train de devenir.
Ce qui est en jeu, c’est l’honnêteté analytique d’une industrie qui doit accepter que ses propres outils vieillissent — et que ses créneaux d’avance disparaissent à mesure qu’elle mûrit.
Conclusion
Quarante pour cent. Le chiffre est là, sur les écrans de Coinglass, agité dans tous les sens par les analystes. Il dit quelque chose, c’est certain — un stress réel, une tension palpable, huit millions d’unités sous l’eau. Mais il ne dit pas, à mes yeux, ce qu’on lui fait dire.
Il ne dit pas que le creux est imminent. Il ne dit pas qu’il faut accumuler — d’ailleurs, vous savez ce que je pense des injonctions d’achat directes. Il dit, plus modestement, que Bitcoin entre dans une zone où la souffrance commence à devenir significative, mais où la capitulation historique, recalibrée, reste à cinq ou dix points plus loin.
Faut-il y voir un signal d’accumulation imminent ? Je crois qu’il faut surtout y voir un rappel : les indicateurs sont des thermomètres, jamais des oracles. Et celui-ci vieillit avec son marché.
FAQ
Quel est le risque d’un « Supply in Loss » à 40 % ?
Un « Supply in Loss » à 40 % signifie que plus de huit millions de bitcoins sont détenus à perte par leurs propriétaires. Cela traduit un stress de marché significatif, sans atteindre la zone historique de capitulation maximale, désormais située entre 45 et 50 % de l’offre totale selon les données on-chain disponibles.
Pourquoi le seuil de capitulation a-t-il baissé au fil des cycles ?
Parce que la base de détenteurs s’est élargie et institutionnalisée. Les ETF spot, le self-custody croissant et la présence d’allocataires macro ont réduit la part des spéculateurs forcés à vendre dans la panique, ce qui abaisse mécaniquement le seuil nécessaire pour purger le marché et créer une fenêtre d’accumulation.
Cet article est une tribune et reflète l’opinion de son auteur.
